Sur certaines routes, il suffit d’un simple geste de la main pour tout dire : appartenance, respect, parfois exclusion. Le salut motard, ce code silencieux, ne concerne pas tous les conducteurs de deux-roues motorisés. Les 125 cm³, malgré leur présence massive, restent souvent en marge de ce rituel. Nulle règle écrite, mais un usage qui divise et questionne la communauté.
Cette séparation, loin d’être anodine, se nourrit de critères techniques, de perceptions d’expérience et d’habitudes régionales bien ancrées. Les codes évoluent, parfois s’assouplissent, mais certains refusent de céder du terrain.
Le salut motard : un code de communication emblématique
Le salut motard, c’est le signe de ralliement par excellence. Discret ou affirmé, il traverse les générations et les styles. Entre passionnés, ce geste va bien au-delà de la politesse : il affirme une identité partagée. Sur l’asphalte, lever la main gauche ou dessiner un V au passage d’un autre motard, c’est dire « je te reconnais, tu fais partie de la famille ».
Le mythe veut que le célèbre Barry Sheene, pilote britannique, ait popularisé ce geste après ses victoires, saluant public et adversaires d’un V triomphant. Depuis, le signe s’est installé sur les routes françaises, adopté par tous ceux qui tiennent un guidon.
Selon la situation, le salut se décline de plusieurs façons :
- Signe en V avec la main gauche, la version la plus répandue
- Signe de tête, discret, surtout en circulation dense
- Appel de phare, lorsque la main ne peut quitter le guidon
- Pouce levé, pour une touche plus décontractée sur les petites routes
La Fédération française des motards insiste régulièrement sur la valeur de ce geste : il incarne un état d’esprit, celui du respect et de la solidarité. Sur les routes, ce code efface les différences de marque ou d’âge, mais ne s’étend pas systématiquement à tous les deux-roues. Les 125 cm³, bien qu’omniprésents, restent souvent à l’écart, conséquence d’une tradition bien ancrée chez les puristes.
Pourquoi les 125 cm³ sont parfois ignorés sur la route ?
Le refus de saluer les conducteurs de 125 cm³ n’est pas le fruit du hasard. Beaucoup de motards considèrent le salut comme un privilège réservé aux « gros cubes », ceux dont la cylindrée dépasse largement les 500 cm³. Pour eux, la puissance de la machine serait le reflet de l’expérience, d’un engagement particulier, presque d’un rite d’initiation.
La différence de traitement est frappante. Un conducteur de BMW, de Harley ou d’une sportive reçoit le salut sans hésitation, là où le pilote d’un scooter 125 cm³ passe souvent inaperçu. Beaucoup de 125, notamment les scooters, sont conduits par des titulaires du permis B ayant simplement suivi une formation rapide. Pour une partie de la communauté, cela ne suffit pas à revendiquer le titre de « motard ». Pourtant, l’arrivée massive de modèles comme le Piaggio MP3 ou le Peugeot Metropolis commence à bousculer ces lignes : la frontière devient moins nette.
En ville, la distinction se renforce. Les 125 sont partout dans les bouchons, se faufilent entre les voitures et adoptent une conduite utilitaire, bien loin du plaisir de la balade. À cela s’ajoute la diversité des véhicules : scooters, tricycles, roadsters légers, ou engins atypiques comme le Can-Am Spyder forment une galaxie à part.
Au cœur de cette séparation, il y a la notion d’appartenance. Le salut motard reste un clin d’œil aux initiés, à celles et ceux qui partagent risques, codes et passion. Si la tradition s’effrite par endroits, elle continue d’exclure une partie des conducteurs de 125 cm³, comme pour mieux préserver l’esprit d’un clan.
Entre traditions, perceptions et différences régionales
Rouler en France, c’est traverser un patchwork de coutumes motardes. Le sentiment de groupe s’impose vite, surtout loin des grandes villes. Certains milieux, attachés à la marque ou au modèle, cultivent des gestes hérités du passé. À Paris, la densité de la circulation réduit le rituel à un simple hochement de tête, voire à une absence totale d’échange. À la campagne, le salut est presque systématique : il relie, il rassemble, surtout lors d’un rassemblement moto ou sur les routes secondaires, là où croiser un autre motard n’a rien d’anodin.
Les habitudes régionales façonnent aussi le code. En Bretagne ou en Auvergne, la fraternité motarde s’exprime volontiers, portée par l’éloignement et l’esprit d’entraide. Dans le sud, certains groupes, adeptes de la sportive ou de l’enduro, réservent le salut à ceux qu’ils estiment « du même monde ». La posture joue aussi : sur un custom, le geste ample s’impose naturellement ; sur un scooter, le contexte urbain bride la gestuelle.
La méconnaissance de la tradition par les nouveaux venus, souvent au guidon d’une 125, accentue la distance. Beaucoup ignorent tout simplement le rituel, ou ne savent pas comment l’adopter. Au fil des kilomètres, ces détails tracent une véritable cartographie de la fraternité motarde, où chaque région et chaque segment de deux-roues possède ses propres règles, tacites ou affichées.
D’autres façons de se reconnaître entre motards
Le salut classique n’est pas le seul moyen de se reconnaître et de partager l’esprit motard. Sur la route, l’appel de phare s’impose comme un signal universel : pour prévenir d’un danger, d’un contrôle, ou simplement pour manifester sa présence. Mais la palette de gestes va bien au-delà. Lors d’une balade en groupe ou d’un rassemblement moto, il n’est pas rare de voir s’ajouter d’autres signes :
- Pouce levé pour marquer la sympathie
- Signe de la main, parfois bref, parfois appuyé
- Léger coup de klaxon, surtout sur les routes de campagne pour saluer un autre équipage
L’entraide se manifeste aussi dès qu’un motard s’arrête sur le bas-côté : il n’est pas rare de voir d’autres s’arrêter, proposer un outil ou un conseil. Peu importe la cylindrée, cette solidarité fait partie de l’ADN motard. Les échanges s’étendent sur les forums spécialisés, ces espaces numériques où se croisent anecdotes, conseils techniques et astuces d’assurance responsabilité civile.
En milieu urbain, le regard suffit parfois. Un clin d’œil, un discret mouvement de tête, et le lien est établi. Plus rarement, le pied droit tendu en remerciement à un automobiliste qui laisse passer la file de deux-roues rappelle que la reconnaissance peut prendre mille formes. Ces gestes, petits ou grands, rappellent que le partage de la route ne dépend ni de la puissance ni du type de machine, mais du respect mutuel entre ceux qui la sillonnent.
Au bout du compte, le salut motard raconte une histoire de codes, de territoires, de fiertés et d’évolutions. Les frontières bougent, les gestes se transmettent ou s’oublient, mais l’esprit, lui, continue de tracer sa route.

